Jouer avec un (ou des?) MUET(s) (et sourd?). 2.

Publié le par ajajdr

La réflexion sur la faisabilité ou non, (et si oui : de comment), du Jeux de Rôles avec des personnes sourdes, se poursuit.

Nous l'avions déjà entamée dans cet article, mais la progression nous amène à remettre en cause nos premières idées.

 

Après avoir bénéficier d'une demi-journée de formation sur le handicape Auditif, il semblerait que faire jouer du jdr soit bien plus dure qu'il n'y paraisse. Cette formation a été dispensée par le directeur de l'Institut d'Education Sensorielle pour Handicapés Auditifs. Cela fait au moins 20 ans qu'il travaille dans ce handicape (comme prof, etc...).

Comme pour le handicape visuel, mais de façon très différente, l'absence du sens auditif prive les enfants d'une quantité phénoménale d'informations. D'autant qu'il y a le rejet de la société et/ou du cadre proche ; le rejet mais aussi simplement la sous-estimation de l'importance de communiquer avec les sourds. Du coup, ils acquièrent extrêmement difficilement le langage français (écrit, au moins), mais aussi l'articulation de la pensée (compréhension des nuances, élaboration d'une hypothèse, de condition, de causalité...), en commençant par une assimilation des concepts (avant de les nommer). Sans parler des règles trés subtile de la sociabilité (par ex, très petit, les entendant entendent des règles comme "ne m'interromps pas quand je parle", "dit bonjour à la boulangère", etc).

"Lire sur les lèvres" semble relever plutôt du mythe, même si c'est possible. Cela serait en fait très fatigant, et au bout d'1 heure, il y a toute les chances que le sourd soit épuisé.

Il ne faut absolument pas mélanger la langue française, et le langage des signes, c'est absolument incompatible. Certains font du "français signé", mais ça ne fait apparemment, sur le long terme, que perturber les sourds. Le langage des signes ne conteraient qu'environ 3000 signes, contre environ un million de mot dans le dictionnaire français. Il semblerait que plus fréquemment un sourd fait des études supérieures, plus le catalogue des signes se garnit. Y-a-t-il un signe pour "pistolet laser" ou "cotte de maille en mithrille" ? (En cas d'absence totale, on peut créer un signe, mais il ne sera "officiel" que pour le groupe qui l'aura créé).

Il y a aussi la possibilité de la méthode L.P.C. = Langage Parlé Complété. Mais comme le langage des signes, il faut l'apprendre ; par contre, ça serait un peu plus simple.

Bref, la méthode que je proposais reposais sur le postulat que le sourd lisait sur les lèvres. Postulat apparemment totalement faut.

Pour stimuler la curiosité des sourds (et directement leur performance plus tard), il est apparemment hyper important de communiquer plus (et toujours plus). Le JdR semble donc un loisir et un outil intéressant. En dehors d'un cadre proposant un interprète, cela semble tout de même difficile de se lancer. En tout cas, mieux vaux bien préparer son truc, et pas se lancer "à l'improviste".

 

Pour développer :
Si les sourds autour de la table connaissent peu la langue française, il est aussi inutile de leur écrire des mots sur un tableau, en espérant éclairer la situation. Ou tout au moins, c'est un bon début qui devra se poursuivre par l'explication du mot (explication sans doute laborieuse). On retombe donc un peu sur le même constat que pour les aveugles, même si les raisons (et sans doute les mots incriminés) sont différentes. Il faut s'attendre à ce que des sourds aient besoin d'un catalogue (d'un dictionnaire) expliquant les termes "Elfe", "Armure plates", etc, mais sans doute avec un tout autre supports. J'imagine, pour chaque terme, une ou deux images, un texte simple en français où il sera inutile de préciser taille et poids, et une série de signes dessiné sur la feuille (ça, je ne sais pas si c'est possible).

Pour les images d'illustrations, il faut connaître les limites de l'outil. Ainsi, dans un autre contexte, si vous illustrez le terme "Fleurs", par l'image d'une rose, le sourd peut tout à fait enregistrer que les coquelicots (etc) ne sont pas des Fleurs, puisque les fleurs, c'est les roses (Je suis claire?).

Bref, cela milite donc pour resté dans un univers contemporain, ou un univers connu des joueurs : à leur demander, donc. De même cela milite pour garder le même groupe de joueurs dans une longue suite de séances : le temps que petit à petit, les joueurs et le MJ (le groupe, en sommes) prennent le temps de définir les objets (etc), et de lui inventer un signe (si besoin). Si ça se révèle trop compliqué, inutile de monter en niveau : avec l'acquisition de nouvelles armes/armures/objets magiques/dons, qu'il faudra longuement définir. Autant faire des intrigues, des combats stratégiques (toujours contre des méchants humains), des interactions sociales et de l'ambiance. Je rappel qu'Alexandre DUMAS n'a pas eut besoin de gobelins, de magicien et d'épée magique, pour faire de bon roman ; dans un registre télévisuel, Zorro et Thierry-la-Fronde ont su tenir en émoi les téléspectateurs, sans aucune magie ni aucun monstre.

La "relative" pauvreté du dictionnaire des signes, mais aussi la singulière capacité des mots français à avoir plein de définitions différentes, ne facilite pas les choses. Je me vois déjà expliquer que la compétence "étiquette", c'est synonyme de "Protocole", mais que ce n'est ni l'étiquette des magasins, avec les prix, ni le protocole d'une expérience. De toute façon, je pense que si un jour je fais l'essai, je ferais comme avec les enfants aveugles : j'apporterai progressivement la feuille de PJ, et que de toute façon, la 1° séance, les PJ n'auront aucune carac, aucun chiffre, juste une description, un archétype, et "il faut faire le plus gros résultat au dès ; et moi, le MJ, en fonction de votre personnage, je décide si cela suffit".

Il est fréquent que les sourds bénéficient de peu de communication avec "les gens". C'est souvent un apprentissage pour eux, d'intégrer qu'on ne parle pas de la même façon avec sa maman, sa petite copine, la boulangère, et le directeur de l'école (etc). Comme nous, nous jouons, il semble donc difficile d'improviser une séance avec par exemple un professeur. Car durant la séance, il y aura une certaine camaraderie avec les sourds. Et ensuite en sortant du jeu, il faut retourner en cours, et que les sourds reprennent un comportement adéquate avec le professeur. C'est en réalité tout à fait possible, mais il faut bien être conscient de la problématique, afin de s'en prémunir en expliquant bien les choses aux sourds.

 

Autre Anecdote :
Dans mon club, un des membres a aussi joué une séance avec une personne sourde. Il s'était retrouver en fait "IRL" entre joueurs de WOW de la même guilde, et "surprise", l'un des joueurs précise qu'il est en fait sourd. Ils avaient sérieusement envisagé une séance de JdR sur table, alors ils ont poursuivit sur leur lancé. Heureusement, comme le monde est petit, que le hasard fait bien les choses, et que "les grands esprits se rencontrent" : dans les autres joueurs, il y avait quelqu'un qui "signait un peu" (c-a-d : qui parlait un peu le langage des signes). Le sourd, apparemment suffisamment autonome pour jouer à WOW et venir à la rencontre des joueurs, connaissaient du même coup "elfe", "nain" etc, ainsi que les principes fondamentaux du JdR. Et bien, malgré la présence de quelqu'un qui signait un peu, le bilan c'est que "Ca a été chaud". Ils ont tout de même réussi à s'amuser et aller au bout de la séance.

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